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Kara en fête, Lomé en deuil , un pays à l’arrêt : à quoi joue la Ve République ?

Kara en fête, Lomé en deuil , un pays à l’arrêt : à quoi joue la Ve République ?

Le Togo vient-il d’inventer un nouveau concept républicain : la « trêve culturelle d’État » ? Depuis le 19 juillet, le pays semble littéralement mis en veille. Ministères désertés, réunions ajournées, dossiers en suspens… Pendant que Kara vibre au rythme des Evala, Lomé s’enfonce dans un silence administratif presque total. Hauts cadres, ministres, opérateurs économiques : tous ou presque ont migré vers le Nord pour assister à une fête initiatique… régionale. Une fois encore, une tradition locale s’impose de fait comme un événement national, au point de ralentir voire paralyser le fonctionnement même de l’État. Dans une République encore sans gouvernement, frappée par une dette galopante et meurtrie par des violences politiques récentes, cette « suspension culturelle » questionne. Jusqu’où peut-on célébrer sans gouverner ?

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La plupart des ministres, directeurs, hauts cadres et acteurs économiques majeurs ont quitté Lomé pour Kara, entraînant un vide fonctionnel dans les institutions de la capitale. Pour de nombreux observateurs, c’est un signal préoccupant dans un contexte politique déjà incertain, alors que la Ve République, proclamée le 3 mai dernier, n’a toujours pas de gouvernement officiellement formé.

Une administration au ralenti, un pouvoir silencieux

Depuis le début des Evala, plusieurs services publics ont été notés comme quasiment inactifs à Lomé. Les rendez-vous administratifs sont reportés, les courriers sans réponse, les bureaux désertés. Contactés par notre rédaction, certains cadres de l’administration reconnaissent sans détour leur absence : « Je suis à Kara, on reprend la semaine prochaine », confient-ils, comme s’il s’agissait d’un congé officiel.

Aucun décret n’a pourtant annoncé une trêve gouvernementale. Cette désorganisation souterraine interroge. Le Président du Conseil, Faure Gnassingbé, désormais chef de l’exécutif dans le nouveau régime en place, est lui-même à Kara depuis plusieurs jours. Depuis sa prise de fonction, aucune équipe gouvernementale n’a été nommée. L’absence prolongée de la direction politique du pays laisse le champ libre à l’improvisation institutionnelle.

Une célébration culturelle surdimensionnée ?

Les Evala, rites d’initiation marqués par des épreuves de lutte, constituent une tradition profondément ancrée dans la région de la Kozah. Mais leur montée en puissance dans l’agenda national, au point de suspendre l’appareil d’État, suscite des critiques de plus en plus vives.

Cette transformation d’une fête locale en rendez-vous incontournable de la haute sphère politique semble institutionnaliser un privilège culturel, aux dépens du pluralisme national. De nombreuses autres communautés du pays, à l’image des Ana-Ifè, des Akposso ou des Ewé, organisent également des rites ancestraux d’importance Ovazou, Odon Tsu, Ayizan, pour ne citer que ceux-là sans jamais bénéficier d’une telle visibilité ni d’un déplacement présidentiel.

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Un pays en crise, un pouvoir en distraction

Cette ferveur festive contraste avec une réalité économique préoccupante. Selon les dernières données officielles, la dette publique togolaise s’élève à 4 217,73 milliards FCFA, soit 69,16 % du PIB, à un souffle du seuil de 70 % fixé par l’UEMOA. La croissance est atone, les prix à la consommation sont en hausse, et les tensions sociales demeurent vives, notamment à Lomé, encore marquée par la répression meurtrière des manifestations de juin.

Alors que la capitale se recueille dans la douleur, une marche silencieuse prévue par des organisations citoyennes pour honorer la mémoire des victimes aurait été interdite par les autorités, selon plusieurs sources locales. Cette décision alimente les critiques d’un deux poids, deux mesures, où le pouvoir tolère les rassemblements culturels à caractère ethnique, tout en muselant les expressions collectives de douleur ou de désaccord politique.

Une République fragilisée par le déséquilibre

L’élévation des Evala au rang de quasi-fête nationale pose un problème de fond : celui de l’égalité républicaine. Dans un pays multilingue, multiethnique et officiellement laïc, l’attention publique accordée à une seule tradition aussi légitime soit-elle au détriment d’autres, crée une fracture culturelle et symbolique.

Faure Gnassingbé n’a jamais assisté officiellement à d’autres fêtes traditionnelles majeures. Ce déséquilibre dans la reconnaissance des patrimoines culturels nationaux nourrit un sentiment d’exclusion dans plusieurs régions. Or, la Constitution consacre l’égalité de tous les citoyens et la reconnaissance de leur diversité. L’unité nationale ne peut s’épanouir qu’en garantissant un traitement équitable des identités qui composent la nation.

Un symbole d’une Ve République déjà contestée ?

L’absence de gouvernement trois mois après l’instauration de la Ve République, combinée à une présidence en immersion festive, donne une image d’improvisation politique et d’écartèlement entre les priorités symboliques et les urgences sociales. Alors que les citoyens attendent des mesures fortes pour répondre à la précarité et à l’insécurité, le silence du pouvoir interroge.

La République ne peut pas fonctionner par à-coups rituels, au rythme d’un calendrier culturel déséquilibré. La célébration des identités doit se faire dans le respect de toutes les composantes du pays, sans que cela se traduise par un arrêt de l’État ni par une désertion administrative.

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