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Evalas 2025 au Togo : La critique mesurée de Gerry Taama
Les Evalas, rites initiatiques traditionnels du peuple kabyè, sont une institution culturelle profondément ancrée dans la région de la Kara, au nord du Togo. Cette pratique, consistant en une série de luttes symboliques marquant le passage à l’âge adulte, est chaque année l’occasion de festivités spectaculaires, d’affluence massive et de forte mobilisation institutionnelle.

Mais au-delà de l’aspect folklorique, la fête suscite aussi des interrogations sur sa dérive politique et sa déconnexion croissante avec les réalités locales. Le témoignage de Gerry Taama, homme politique et originaire de la région, met en lumière un sentiment de malaise personnel nourri par l’observation d’un écart frappant entre l’enthousiasme collectif autour des luttes et les conditions de vie dans cette partie du pays.
Tradition, festivités… et opportunisme politique ?
Pendant près de deux semaines, la Kozah change de visage. Entre les cérémonies officielles, les parades politiques, les concerts, les beuveries et les promotions commerciales, tout semble suspendu au rythme des Evalas. Le décor est planté pour accueillir hauts cadres de l’administration, entrepreneurs et leaders politiques venus se positionner dans une sorte de théâtre national à ciel ouvert.
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Gerry Taama évoque ce qu’il appelle « le bal des courtisans », où les élites convergent non pas tant pour honorer la tradition, mais pour être vues, saluées ou encore s’attirer les faveurs du sommet de l’État. Pour beaucoup, il ne s’agit plus d’une célébration d’identité, mais d’un événement hyper-politicisé où l’apparat prend le pas sur la substance.
Kara, une région sous les projecteurs… mais dans la précarité
L’enthousiasme de la période contraste fortement avec le quotidien des habitants. Selon les chiffres officiels, la région de la Kara affiche un taux de pauvreté de plus de 60 %, et les infrastructures locales évoluent peu d’une année à l’autre. Écoles en ruines, absence de développement d’un tourisme culturel autour des Evalas, manque de retombées économiques concrètes… autant de points dénoncés par des voix critiques, dont celle de Gerry Taama.
Loin des caméras, la réalité revient avec brutalité une fois les arènes vides. Ni musées, ni écoles spécialisées de lutte, ni projets durables issus des fonds mobilisés chaque année. L’événement ne laisse que peu de traces tangibles, malgré les budgets engagés.
Une tradition instrumentalisée ?
L’un des nœuds du problème réside dans la fusion entre la tradition et le culte de la personnalité politique. L’implication du pouvoir dans l’organisation et la récupération symbolique de l’événement pose la question de la neutralité culturelle. Peut-on réellement participer à un rite d’initiation ancestral si l’on est en désaccord avec le système politique qui l’encadre ?

Pour ceux qui refusent de se plier à cette logique, comme Gerry Taama qui affirme n’avoir plus assisté aux Evalas depuis ses 10 ans, l’éthique personnelle entre en collision avec les normes sociales. Il souligne la difficulté d’un jeune Kabyè à vivre pleinement la tradition tout en étant opposant politique, tant les deux sphères semblent fusionnées dans l’espace public.
La résilience d’un peuple ou un consentement paradoxal ?
Une interrogation plus profonde traverse ce discours : pourquoi ceux qui souffrent le plus semblent-ils les plus loyaux envers ceux qui gouvernent ? Gerry Taama parle d’un « masochisme populaire » pour qualifier ce paradoxe où les plus précaires deviennent souvent les défenseurs les plus ardents du régime en place. C’est ce décalage entre souffrance et adhésion qui interpelle.
Alors que les Evalas battent leur plein, une partie de la population chante, boit, danse… avant de replonger dans un quotidien difficile, où les espoirs de changement s’amenuisent. Cette dynamique alimente la longévité d’un pouvoir qui, selon Taama, connaît profondément la nature de son peuple, entre résilience et vénalité.
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